Yannis Stavrakakis, « Peuple, populisme et anti-populisme : le discours politique grec à l’ombre de la crise européenne »

par panos

Yannis Stavrakakis, « Peuple, populisme et anti-populisme : le discours politique grec à l’ombre de la crise européenne », Actuel Marx, no 54, PUF, 2013, pp. 107-123 (gr-fr)

(Γιάννης Σταυρακάκης, « Λαός, λαϊκισμός και αντι-λαϊκισμός : ο ελληνικός πολιτικός λόγος στη σκιά της ευρωπαϊκής κρίσης ». Επεξεργασμένη μορφή κειμένου που δημοσιεύτηκε στο Νικόλας Σεβαστάκης-Γιάννης Σταυρακάκης, Λαϊκισμός, αντιλαϊκισμός και κρίση, Αθήνα, Νεφέλη, 2012)

ISBN 978-2-13-061781-5

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Le populisme est de nouveau à l’ordre du jour et peut-être n’a-t-il jamais été aussi présent depuis ses manifestations traditionnelles (populisme américain de la fin du 19e siècle, narodnikis en Russie prérévolutionnaire, péronisme en Argentine, etc.)[i]. Les « symptômes » sont nombreux. À titre indicatif, il convient de mentionner : 1) une série de gouvernements latino-américains qui s’opposent avec plus ou moins de succès au « consensus de Washington » ; 2) les deux faces de la scène politique états-unienne, dans la mesure où aussi bien la politique menée par le président Obama que des mobilisations du mouvement conservateur Tea Party ont été qualifiées de « populistes » ; 3) un discours populiste d’extrême droite qui s’est développé et continue de se propager dans plusieurs pays européens comme la France, l’Autriche, les Pays-Bas, etc. Bien que distincts et hétérogènes, ces phénomènes ont été décrits comme populistes et ont déjà relancé et alimenté le débat tout au long de la décennie précédente.

Aujourd’hui, ce débat s’intensifie et atteint peut-être son apogée ; il se situe dans le contexte de la crise financière mondiale déclenchée en 2008 et traverse l’ensemble du territoire européen et plus particulièrement les pays mis sous tutelle comme la Grèce. J’ai relu récemment une interview qu’Ernesto Laclau avait donnée en 2008, à l’occasion de son voyage à Thessalonique pour une série de conférences. Interrogé sur les conséquences de la crise du crédit qui venait d’éclater, il répondît que la crise en Europe risque d’atteindre un point critique : l’érosion de l’édifice institutionnel des sociétés européennes sera irréversible et rendra nécessaire une recomposition radicale; mais il n’est pas facile de savoir qui sera capable d’assumer et d’accomplir cette tâche[ii]. N’est-ce pas ce à quoi nous faisons face aujourd’hui : un conflit entre récits contradictoires sur la crise, ses causes et les solutions requises, un conflit entre projets antagonistes de gestion et de sortie de cette crise ? C’est dans le cadre de cet antagonisme que l’axe populisme–anti-populisme émerge comme une ligne de démarcation, comme une rupture idéologique qui organise le champ des significations de la conjoncture et oriente la production discursive des sujets politiques. Ce texte part du constat que la crise revalorise tant la complexité que l’impact des jeux discursifs articulés autour du « peuple » et du « populisme ».

Le retour inattendu du Peuple

Mais les termes populaire et populiste sont-ils équivalents? La question est importante et la réponse difficile; il convient de l’affronter d’emblée, ne serait-ce que brièvement. Je pense que dans un cadre pluraliste, lorsque nous passons du domaine de l’opinion et de la capacité de jugement personnelles à celui du discours politique et de la réalité symbolique de l’antagonisme politique, il est inévitable que toute articulation des revendications populaires soit qualifiée de « populiste » par ses opposants. Ce qui est « populaire » pour les uns est « populiste » pour les autres et vice versa. C’est pour cela, par ailleurs, que la théorie contemporaine du populisme ne lui réserve ni un sens positif ni un sens négatif et tâche de ne pas opposer le « populiste » au « populaire » : tout recours ou appel au « peuple » est considéré comme populiste lorsqu’il sépare le « peuple » du système de pouvoir et d’un ordre établi hostile[iii]. Depuis les années 1970, l’approche de Laclau fait valoir les deux principales caractéristiques de tout discours populiste, indépendamment de son sens politique et de son contenu particuliers: le rôle central de la référence au signifiant « peuple » et l’opposition à l’idéologie dominante[iv]. D’après Canovan – qui adopte aussi dans son œuvre tardive une approche structurelle/morphologique – « dans les sociétés démocratiques modernes, il conviendrait de désigner comme populisme tout appel au ‘peuple’ s’opposant à la fois à la structure établie du pouvoir et aux idées et valeurs dominantes de la société »[v]. Dans ce contexte, il est particulièrement difficile de parler de politique démocratique dépourvue de populisme[vi], c’est-à-dire exemptée des formes de discours politique qui font appel et posent le « peuple » – et non, par exemple, les agences de notation ou un collège d’aristoï (de « meilleurs ») – en tant que point de référence, sujet par excellence, source de légitimité et levier symbolique des revendications.

Par ailleurs, l’inéluctabilité de la jonction symbolique entre « peuple » et « populisme » se confirme par une étude élémentaire de son opposé, à savoir le discours anti-populiste. En l’occurrence, la diabolisation du populisme affecte aussi le peuple : la domination d’une logique soi-disant anti-populiste le met à l’écart – délibérément ou pas, explicitement ou implicitement. Elle réduit la politique à un simple devoir de gestion, dénué de participation, de choix différentiel, de décision démocratique, et soumis aux expertises et aux suggestions « objectives » de toute sorte d’« experts » et « technocrates » – tels que les banquiers « indépendants » des banques centrales – qui connaissent tout, toujours mieux que nous, avant nous et pour nous. Ne s’agit-il pas ici d’une démocratie dépolitisée – d’une post-démocratie au sens de Colin Crouch[vii] – dans le cadre de laquelle le citoyen ou le sujet populaire-démocratique de la modernité est remplacé par le « client » d’une campagne politique ciblée, le consommateur passif face à un « produit » politique ou encore le corps électoral « pris en otage » par un « état d’urgence » ouvertement déclaré et médiatiquement entretenu ?

La modernité a marqué le passage de la « monarchie de droit divin » à la « souveraineté populaire » en tant que principe de légitimité du système politique. D’après la définition de Lincoln, la démocratie moderne est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ! Cependant, et dès le 17e siècle, nous nous sommes rendu compte que la « souveraineté populaire » était une construction dynamique bien plus instable que celle qu’elle avait remplacée[viii]. Une construction qui met en suspens le rapport religieusement garanti d’incarnation du pouvoir au corps du monarque, et qui decorporifie ou, mieux encore, désincarne le pouvoir[ix].

Cette instabilité est en même temps la source du dynamisme de la politique démocratique, de son élan et de son potentiel. Elle accompagne la démocratie depuis les origines de la cité divisée[x]. Mais où cette instabilité se situe-t-elle ? Tout d’abord, dans la polysémie constitutive voire l’ambigüité de la catégorie « peuple » dans les langues européennes : le « peuple » désigne la totalité d’une communauté politique, l’ensemble des citoyens en tant que corps politique unifié (d’où les habituelles références constitutionnelles du type « We, the people… ») et, en même temps, « les pauvres, les non-privilégiés et les exclus »[xi], c’est-à-dire la « plèbe » mise au ban de toute participation politique, privée de tout droit politique et privilège socio-économique. C’est ainsi que le « peuple » est en même temps une partie et le tout[xii] : « le même terme désigne à la fois le sujet politique constituant et la classe qui, de fait, si ce n’est par la loi, est exclue de la politique. »[xiii] Et c’est justement la même ambigüité qui permet aux classes subalternes et subordonnées de revendiquer leur inclusion à la communauté politique et l’accès à l’égalité des droits. Dans l’histoire de la démocratie moderne, depuis le chartisme jusqu’à la formation de l’état providence et les nouveaux mouvements sociaux, cette ambigüité a garanti la démocratisation continue de la démocratie.

Cependant, au cours des dernières décennies, ce processus semble avoir subi un coup d’arrêt ; la fameuse annonce de la « fin de l’histoire » a marqué la transition vers un champ post-démocratique, vers une domination qui ne puise plus sa légitimité dans l’approfondissement de la participation démocratique, mais dans une série d’exigences technocratiques à caractère méta-politique, voire anti-politique. Ce qui ne devrait pas nous échapper ici, c’est l’aspect oligarchique/aristocratique sous-jacent à ces exigences. Mais comment se fait-il que cette mutation post-démocratique ait pu être menée à bien alors qu’elle s’accompagnait d’une augmentation exponentielle des inégalités et d’autant de limitations des droits ? Grâce notamment à un nouvel esprit du capitalisme, le processus en question a bénéficié de la complicité de larges couches de la population occidentale: une fois la consommation devenue l’indice par excellence de participation au devenir social et le luxe (relativement) accessible à un plus grand nombre par le biais notamment de l’emprunt, les couches sociales qui ont pu (partiellement) en profiter ont aussi accepté la déréglementation du Code du travail, la diminution des droits sociaux, le creusement des inégalités, etc. Cette soi-disant démocratisation de la consommation a légitimé, dans le champ politique, l’application d’un modèle clairement post-démocratique:

Les élections peuvent certes aboutir à des changements de gouvernements, mais le débat public électoral se résume à un spectacle étroitement contrôlé. […] Derrière le rideau de fumée du jeu électoral, la politique est en réalité façonnée en privée par les interactions entre les gouvernements élus et les élites qui, pour l’essentiel, représentent les intérêts patronaux[xiv].

En d’autres termes, le néolibéralisme a tenté de créer une « démocratie sans démos », un régime politique qui « s’autonomise de son peuple »[xv]. Pour ceux qui avaient naïvement parié sur le triomphe et la reproduction infaillibles de cette domination post-démocratique dans le cadre de la mondialisation, la crise actuelle devient un défi à dimension cosmogonique. Les fondements tant réels que symboliques de la reproduction d’une post-démocratie consumériste s’effondrent. La bulle a éclaté, les attentes déchues ont donné lieu à une frustration douloureuse, l’indignation déborde. Le client/consommateur redevient citoyen et revendique de nouveau. L’attachement obstiné à des logiques de gestion de crise qui condamnent des pans entiers de la population à une mobilité sociale descendante, violente et sans espoir de redressement se solde par des mobilisations des masses; des mobilisations convergentes et susceptibles de former un sujet qui revendique pour lui-même ou du moins se reconnaît sous le nom du « peuple ». Un retour inattendu pour certains[xvi] ; le retour du refoulé… 

Réactions politiques hors zone euro : l’appropriation du populaire

Que se passe-t-il quand les impasses et les ruptures structurelles provoquées par l’échec de la gouvernance néolibérale, post-démocratique, trouvent une expression politique capable d’exercer une forte pression sur le système ? L’une des options possibles est la modification des règles du jeu dans le sens d’une redistribution égalitaire. Le plus souvent, les nouvelles règles s’établissent en termes populistes. Nous en trouvons des cas emblématiques en Amérique latine tout au long de la décennie précédente.

Il est intéressant de noter que les dislocations économiques des années 1990 n’ont pas ramené aux sentiers battus de l’effondrement de la démocratie et des régimes dictatoriaux[xvii]. Les anomalies et les crises provoquées par les reformes néolibérales – très souvent avec la bénédiction du FMI – ont permis au contraire un véritable changement de paradigme au sens kuhnien du terme[xviii]. Elles ont favorisé le renouveau de la gauche ainsi que d’un pôle populiste sur l’ensemble du continent. Il n’est pas exagéré d’affirmer que le populisme radical a émergé comme l’alternative principale à la crise de représentation, pour se transformer en puissante force politique dans la région[xix].

Ce qui différencie le populisme contemporain des populismes latino-américains traditionnels d’il y a cinquante ans est sa capacité de combler le fossé entre revendications populistes et socialistes[xx]. Par exemple, comme l’écrit Francisco Panizza :

Hugo Chavez s’appuie et puise aux traditions tant socialistes que nationales-populistes pour construire l’imaginaire politique de la révolution bolivarienne, tandis que le président Lula da Silva du Brésil utilise à la fois des éléments sociaux-démocrates, populistes et basistes [grassroots][xxi].

Ce renouveau populiste marque un tournant dans le développement de la démocratie dans la région, voire une « avancée démocratique importante » dans la mesure où il favorise l’intégration sociale et politique des groupes sociaux jusqu’alors exclus, même s’il n’évite pas les tensions entre la dimension participative et la dimension libérale de la représentativité démocratique[xxii]. En Argentine, en partant d’une situation semblable à celle que la Grèce connaît actuellement, le couple Kirchner a réussi à relancer l’économie et rétablir le tissu social et politique du pays. Même après le décès de Nestor, Christina Fernandez de Kirchner a emporté l’élection présidentielle d’octobre 2011 avec 54,1 % des suffrages, enregistrant ainsi la troisième victoire consécutive de sa formation. Quant à sa politique, elle suscite un intérêt international croissant[xxiii]. Une dynamique similaire se développe dans d’autres pays, comme l’Équateur et la Bolivie.

Mais le retour du « populaire » n’est pas le privilège exclusif de l’Amérique latine. Dans le nord du continent américain, nous rencontrons le phénomène Occupy Wall Street qui, même s’il n’a pas réussi en termes organisationnels à transformer l’expression spontanée de la multitude en un mouvement durable, a pu introduire dans le discours politique un schéma égalitaire et éminemment populiste : la représentation des intérêts du peuple (« We, the people »), de 99 % de la population contre ceux d’1 % des ultra-riches.

Sans aucun doute, ce schéma a touché une corde sensible dans un pays où les inégalités ne cessent de se creuser. Ce n’est pas un hasard s’il a été rapidement adopté, ne serait-ce que partiellement, par les dirigeants politiques institutionnels. En janvier 2012, le président Obama l’a intégré dans son allocution sur l’état de l’union, pour lancer ainsi, selon The Guardian, sa campagne électorale avec un discours populiste, en se présentant en défenseur de la classe ouvrière des États-Unis contre cette petite élite de riches, défendue, d’après lui, par les républicains. […] Le président a établi un agenda fortement populiste, plein de promesses de lutte contre les inégalités[xxiv].

Même si, en réalité, les déclarations d’Obama n’ont pas été suivies d’un changement majeur de la politique américaine, il ne faut pas négliger le fait qu’elles ont remis à l’ordre du jour la question de la croissance des inégalités, ainsi que la nécessité d’une reforme du système fiscal. Sur ce dernier point, Obama a trouvé des alliés inattendus parmi les personnes les plus fortunées des États-Unis : des milliardaires américains ont jugé qu’ils payaient scandaleusement peu d’impôts tandis que les couches de la population les plus pauvres ainsi que la classe moyenne sont saignées à blanc.

L’anti-populisme irresponsable de la zone euro et le cas grec

Que se passe-t-il au sein de la zone euro ? Alors que la crise du modèle dominant conduit à des changements politiques majeurs en Amérique latine et semble modifier plus ou moins les termes du débat public aux États-Unis, en Europe, les élites économiques, politiques et intellectuelles s’obstinent à conserver à tout prix un capitalisme post-démocratique aux allures de zombie. Cette obsession les empêche de procéder à la moindre appropriation du potentiel égalitaire propre à une composante populiste de la démocratie. Elle les oblige aussi, dans une tentative désespérée de maintenir une certaine influence idéologique, à formuler des discours enflammés à caractère « anti-populiste »: tout adversaire de la gestion dominante de la crise est stigmatisé comme « populiste ». Il s’agit, bien évidemment, d’un cercle vicieux. Aussi longtemps que l’autoritarisme de l’austérité se maintiendra – malgré ses habits technocratiques et quelques objections à la marge de la part de la social-démocratie française et allemande –, les inégalités continueront de se creuser et les revendications des couches moyennes et inférieures de s’intensifier. Mais comme ces dernières font appel au signifiant « peuple »[xxv] pour dénoncer les inégalités, elles seront dénoncées comme « populistes ».

Dans ce contexte, la Grèce est un cas limite, pour plusieurs raisons. Premièrement, elle a été le premier pays du sud européen à subir une politique d’austérité aussi brusque et brutale, tant sur le plan économique que symbolique, à connaître le développement d’une culture de protestation complexe (et souvent contradictoire) et à suivre une orientation populaire/ populiste à significations multiples. Comme l’a souligné Nikos Xydakis à l’occasion des élections de 2012, « la multitude amorphe, ce que l’on qualifie souvent de foule ou de populace, a agi en tant que peuple, en tant que corps politique »[xxvi]. Deuxièmement, la situation dans le pays s’aggrave du fait même qu’une partie de l’élite nationale dite « moderniste » a trouvé dans la crise la meilleure des occasions pour restructurer l’ensemble de la vie économique, politique et culturelle dans un sens éminemment post-démocratique, où le « peuple » semble n’avoir aucune place[xxvii]. Stigmatisant la culture politique populiste qui a régné en Grèce depuis 1974, cette élite a commodément trouvé les causes de la crise dans l’action délétère de ce populisme, de manière à ce que toute solution technocratique et post-démocratique puisse être légitimée et toute action citoyenne et collective systématiquement calomniée et marginalisée comme « comparatrice ». Nicolas Sevastakis observe avec justesse que dans le cadre de l’anti-populisme dominant, le diagnostic d’un certain populisme coexiste avec des exigences plus générales d’interprétation de la crise et de ses causes. Mais, dans tous les cas de figure, le discours anti-populiste tente de mobiliser le même réflexe ou conviction : le populisme et surtout un populisme progressiste/combatif de gauche constitue depuis des années le principal ennemi stratégique de toute politique raisonnable, de toute bonne volonté de reforme[xxviii].

Pour toutes ces raisons, l’opposition populisme–anti-populisme émerge comme la ligne de démarcation principale de la sphère publique grecque : d’un côté, et comme prévu, les couches sociales et les citoyens qui se trouvent en situation de mobilité sociale descendante et qui convergent progressivement autour d’une base revendicative opposant le « peuple » aux élites politiques et économiques nationales et européennes ; de l’autre, et de façon moins prévisible[xxix], incapables et peu désireuses de s’approprier le « populaire » et de le transmuer de manière productive, les élites en question tentent de le refouler en le réduisant au « populiste » et en projetant sur lui toutes sortes de malaises, y compris tout ce qui relève de leurs propres responsabilités. Le « populisme » se révèle ainsi un signifiant vide de sens et, par conséquent, un terme susceptible de recevoir maintes significations hétérogènes, pour devenir la métonymie d’un mal omniprésent et le corollaire de toute déclinaison possible de ce mal: irresponsabilité, démagogie, dégradation, corruption, destruction, irrationalité.

La cartographie du discours anti-populiste actuel nous apprend donc deux choses : 1) le populisme est omniprésent ; il est un esprit qui « s’est imposé au fil de plusieurs années et devenu une force dominante, voire une philosophie qui a guidé la société grecque »[xxx], au point même que « si le populisme était une religion, la Grèce serait son Pakistan »[xxxi]; 2) selon Kostis Chadjidakis, « le populisme est le pire ennemi de la Grèce »[xxxii] et, selon Venizelos, le « populisme extrême » risque de transformer la crise en « tragédie nationale »[xxxiii], ce qui est normal si on se fie à d’autres avis selon lesquels le populisme est la « peste » et le « désastre » et qu’il est à juste titre dénoncé comme « la pire menace pour le pays »[xxxiv].

Tout en étant déshumanisant, le populisme finit par prendre des caractéristiques transpolitiques et transnationales, voire universelles, dans la mesure où il s’oppose au rationalisme et à la logique même, c’est-à-dire à ces qualités universelles propres à l’espèce humaine. C’est l’avis répandu à la fois dans les milieux politiques et intellectuels. Nous pouvons lire, par exemple, dans un article d’Andreas Loverdos paru en février 2012, qu’il y a deux catégories de députés, les « populistes » et les « rationalistes »[xxxv]. Deux mois plus tard, l’éditorial de la revue Athens Review of Books prononce un réquisitoire contre « cet intolérable populisme réellement existant » avant de conclure qu’« aujourd’hui, la Grèce a plus que jamais besoin des forces de la raison, ces implacables adversaires du populisme, afin de préserver son engagement et sa perspective d’intégration européenne »[xxxvi]. À l’extrémité de cette même ligne d’argumentation dépolitisant, nous rencontrons la réduction des « populistes » à des sous-hommes, condamnés à une vie nue : « hommes des cavernes », « hommes de Neandertal », « troglodytes »[xxxvii].

On pourrait admettre que les angoisses et les exigences d’une bonne pratique politique exprimées par les auteurs de tels articles ont les motifs les plus nobles et les prémisses les plus saines. Mais la question est aussi celle de savoir ce qui en résulte exactement: quels sont le dispositif et le répertoire discursif auxquels ils s’attachent (volontairement ou involontairement)? Est-il symptomatique que le privilège de la raison et de la responsabilité, ainsi que les revendications corollaires pour la formation d’un gouvernement des aristoï, proviennent exclusivement des plus fervents défenseurs des mémorenda, de cette orthodoxie austéritaire qui ne s’exprime que par le biais de la stigmatisation de toute opposition et n’hésite pas à dénoncer le « populaire », même dans sa forme de représentation émanant du suffrage universel ? En fait, le discours anti-populiste prétend avec de plus en plus de force avoir le monopole de la raison et de la sagesse politique. En même temps, il s’autoproclame seule vérité du réel, des conditions d’existence et de vraie vie, face aux « rêveries » de ses adversaires[xxxviii].

On en est arrivé au point de qualifier les élections comme une porte d’entrée du populisme – l’appel au grand adversaire de la démocratie athénienne, Platon, étant la cerise sur le gâteau la plus appropriée :

Peu de jours après la formation du gouvernement Papadémos, je me suis exprimée en disant que, dès maintenant, pour le bien de la Grèce, ce gouvernement devait être un gouvernement de salut national. Sans mandat limité dans le temps; capable de procéder à tout remaniement ministériel jugé nécessaire; composé d’un nombre restreint d’hommes politiques et des aristoï parmi les Grecs. […] La priorité absolue, c’est le redressement du pays. J’ai l’impression que des éventuelles élections, advenues dans un court laps de temps, risquent d’offrir une victoire, ne serait-ce que temporaire, au populisme, aux forces hostiles à toute reforme qui sont en train de se rassembler. Ces forces hostiles à toute réforme sont partout ; elles s’organisent et agissent de manière horizontale. Elles se regroupent sous des cris, de nouveau, pour la énième fois, malgré le fait que le pays est au bord du gouffre. Les conséquences pourraient être dévastatrices. C’est pour cela que j’ai cité cette phrase historique du politique de Platon : car, « pour la Grèce, maintenant », nous avons plus que jamais besoin d’agir de concert « à la fois avec prudence et audace »[xxxix].

Loin d’être le seul privilège des Grecs, cette sorte de positionnement politique est largement partagée dans l’ensemble de l’Europe. D’où, par exemple, les commentaires éloquents de Jacques Rancière :

Populisme est le nom commode sous lequel se dissimule la contradiction exacerbée entre légitimité populaire et légitimité savante, la difficulté du gouvernement de la science à s’accommoder des manifestations de la démocratie et même de la forme mixte du système représentatif. Ce nom masque et révèle en même temps le grand souhait de l’oligarchie: gouverner sans peuple, c’est-à-dire sans division du peuple ; gouverner sans politique[xl].

Europe versus populisme : quelle Europe, quel populisme ?

Parmi les multiples contrastes conceptuels impliquant le « populisme », la conjoncture européenne, marquée par la crise, donne une importance particulière à l’opposition entre l’Europe même et le populisme. Du point de vue des élites économiques, politiques et intellectuelles de la zone euro, l’Europe et le populisme se situent aux deux extrémités opposées. Lorsque, en mai 2012, le magazine time lui pose la question : « qu’est-ce qui vous préoccupe le plus en ce qui concerne l’Europe d’aujourd’hui? », le président de la commission européenne, m. Barroso, répond : « c’est surtout la montée des mouvements populistes situés aux extrémités de l’éventail politique »[xli]. Cette « préoccupation » largement partagée a été aussi exprimée par Loucas Tsoukalis à l’occasion d’une conférence sur le thème : « Pour la Grèce maintenant ! » – d’où provient le passage déjà cité de l’intervention de l’ancienne ministre Anna Diamantopoulou. Selon Tsoukalis, « les acquis majeurs de l’Europe : la paix, la démocratie, les droits fondamentaux, l’état social et les frontières ouvertes sont d’autant plus menacés que la crise économique s’approfondit et que le monstre du populisme se renforce dans de nombreuses régions du vieux continent. »[xlii] Il aurait d’ailleurs pu ajouter que la plupart des mouvements populistes en Europe – y compris grecs – ont toujours été antieuropéens.

Cependant, la scène qui se déploie devant nos yeux est plus dynamique que statique. La continuité présupposée est superficielle et trompeuse parce qu’elle s’appuie sur la substantialisation des termes « peuple », « populisme » et « Europe ». Or, les « populismes » ne sont pas tous les mêmes ; ils ne font pas appel à un seul et même « peuple » ; ils n’ont pas les mêmes objectifs, motifs et prémisses; et cela est aussi valable pour l’« Europe », dans sa diachronie.

Et si les termes avaient changé ? Jusqu’à quand continuerons-nous de fermer les yeux face à ce changement ? Comment continuer à substantialiser tant l’Europe que le populisme ? C’est exactement le message que veulent faire passer ceux qui soulignent que l’Europe connaît une « révolution par en haut » – comme l’a fait récemment Étienne Balibar[xliii] en nous rappelant le dernier livre de Chistopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, qui s’est révélé prophétique quant aux enjeux actuels[xliv]. Il est à noter que Lasch se réfère au livre de référence de José Ortega y Gasset, La révolte des masses, publié dans l’entre-deux-guerres. Si, à cette époque, les valeurs européennes se trouvaient menacées par l’irruption des masses, aujourd’hui, selon Lasch, ce sont les élites qui ont perdu tout contact avec le peuple et le destin historique commun[xlv] et « la principale menace semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non des masses »[xlvi]. Ces élites méconnaissent que la démocratie demande un échange vigoureux d’idées et d’opinions. Comme la propriété, les idées doivent être distribuées aussi largement que possible; pour bien fonctionner, tant l’économie que la démocratie présupposent une large distribution de la richesse et des revenus[xlvii].

En revanche, elles considèrent que le jugement du peuple quant à son avenir est superflu. Et lorsque le peuple revendique, elles dénoncent trop aisément ses revendications comme relevantes d’un populisme irresponsable.

Prenons un exemple au hasard: les réactions suscitées par la déclaration de George Papandréou annonçant, en novembre 2011, l’organisation d’un référendum – sans entrer dans le débat de ses motivations personnelles – nous permettent de saisir la « barbarie » politique de cette révolte des élites (européennes). Rappelons par ailleurs que la tentative de dévaloriser, transposer ou repousser l’expression populaire ne s’est pas arrêtée là, mais qu’elle s’est réitérée quelques mois plus tard, au moment des élections en Grèce, à travers des tentatives malséantes d’influencer le vote des électeurs. Reprenons à ce sujet les termes utilisés par Ulrich Beck et Jürgen Habermas, deux allemands au-dessus de tout soupçon de populisme. Commençons par Beck : Il fut un temps où, après la restructuration de la dette grecque, chacun poussa un soupir de soulagement et se prit à espérer. […] Puis le Premier ministre grec George Papandréou annonça qu’il voulait consulter son peuple sur une question qui engageait son destin. C’est alors qu’apparut une réalité cachée, l’envers du décor: celui qui, dans cette Europe si fière de sa démocratie, veut la pratiquer devient une menace pour l’Europe ! […] cette crise sans fin va-t-elle accoucher d’un monstre politique[xlviii] ?

C’est ainsi que l’image magique apparaît dans toute sa clarté: la fière Europe démocratique se révèle un « monstre » politique ; et ce n’est pas à cause du populisme, mais à cause de sa propre mutation en un dispositif post-démocratique qui exclut les peuples et les citoyens européens.

On pourra sans doute critiquer le diagnostic dressé par Beck pour son alarmisme. Mais même le plus mesuré Habermas exprime des idées similaires, sinon plus critiques encore :

La crainte réveillée brutalement par la décision soudaine de George Papandréou fut celle de voir un peuple, auquel on avait imposé une cure problématique, entrer en résistance. C’est en effet une cure doublement problématique ; elle l’est du point de vue économique – le programme d’épargne sans l’impulsion publique d’un programme d’investissement étrangle l’économie grecque; et elle l’est aussi du point de vue politique – le droit de contrôle de la « troïka » […] entraîne, depuis un certain temps déjà, une perte de souveraineté qui change la donne constitutionnelle, et sur laquelle le peuple n’a pas été consulté. Alors, certes, la Grèce est un cas particulier. Mais ce processus pourrait bien être porteur des prodromes d’un passage d’une Europe de gouvernement à une Europe de la gouvernance. Or le joli mot de « gouvernance » n’est qu’un euphémisme pour désigner une forme dure de domination politique[xlix].

Nous avons donc affaire à l’inversion complète des termes: l’Europe post-démocratique, version d’une Europe trahie par ses élites et qui au lieu de « faire partie de la solution » fait « partie du problème »[l], se transforme en monstre despotique que seul un retour du peuple aurait pu apprivoiser.

Mais quel est le nom que notre théorie réserve à ce retour du peuple ? N’est-il pas celui de « populisme » ? Ne s’agit-il pas d’une forme de « populisme », malgré les connotations de ce terme et les réticences que son usage peut susciter ? Ne s’agit-il pas, par ailleurs, de ce même retour du populaire que le discours anti-populiste et sa proclamation en principe fondateur de la zone euro s’efforcent d’exorciser ? Sans aucun doute, il serait difficile pour Habermas et Beck de s’exprimer en employant ces termes. Mais il y en est d’autres qui le font déjà. Étienne Balibar, par exemple, dans un texte récent sur la crise européenne, conclut :

Est-ce à dire que, pour renverser le cours de l’histoire, secouer les habitudes d’une construction à bout de souffle, il faille maintenant quelque chose comme un populisme européen, un mouvement convergeant des masses ou une insurrection pacifique, où s’expriment à la fois la colère des victimes de la crise contre ceux qui en profitent (voire l’entretiennent), et l’exigence d’un contrôle « par en bas » des tractations entre finance, marchés et politique des états ? Oui sans doute, car il n’y a pas d’autre nom pour la politisation du peuple[li].

Populisme inévitable et populisme souhaitable

Le grand drame de l’anti-populisme extrême, le paradoxe qu’il est incapable de maitriser et même de saisir, c’est qu’il reste inéluctablement dépendant de la référence au « peuple » et au « populaire ». Malgré tous les efforts pour l’exorciser, cette référence le guette, le hante, le déstabilise et finalement retourne l’accusation de « populisme » contre lui. En fait, dans le cadre d’une démocratie (représentative), la référence au « peuple » est inévitable, et ce, même pour les figures les plus emblématiques du bloc anti-populiste. Une fois que l’anti-populisme s’est investi dans la forclusion du populaire, la moindre référence à ce dernier suscite la suspicion et la méfiance, méfiance à l’égard d’une certaine dérive populiste dont personne n’est épargné. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, même des anti-populistes notoires peuvent se faire accuser de populisme. Il y a quelques mois, par exemple, l’auteur d’un article intitulé « Populisme » a dénoncé vertement l’homme politique grec le plus hostile au populisme, l’ex-premier ministre Costas Simitis. Pourquoi? Parce que ce dernier avait critiqué le mémorandum : « les déclarations de Simitis ont un contenu purement populiste. […] Partant de telles prémisses, d’un tel populisme et d’une telle tartuferie, le système politique s’avère insuffisant et irresponsable ; et il le payera au prix fort dans les prochaines échéances électorales[lii]. » Il est plus qu’évident que même Simitis paie le coût de la radicalité du discours anti-populiste : voué à la stigmatisation systématique de toute critique de la politique dominante, l’anti-populisme irresponsable risque de saper les fondements mêmes de la démocratie : le désaccord, le débat, l’égalité, l’antagonisme, le pluralisme.

Or, c’est un travail de sape qui inévitablement finit par relever d’une sorte d’auto-sabotage dans la mesure où les exigences oligarchiques du discours anti-populiste – exigences d’excellence et d’aristocratie, d’accès privilégié à la raison et aux valeurs européennes comme éléments de légitimation des inégalités croissantes – ne sont en mesure ni d’annihiler la force de l’égalité ni de supprimer la référence au « populaire » ; elles finissent toujours par y revenir. Jacques Rancière décrit ce paradoxe avec clarté :

Il y a des gens qui gouvernent parce qu’ils sont les plus anciens, les mieux nés, les plus riches ou les plus savants. […] mais si le pouvoir des anciens doit être plus qu’une gérontocratie, le pouvoir des riches plus qu’une ploutocratie, si les ignorants doivent comprendre qu’il leur faut obéir aux ordres des savants, leur pouvoir doit reposer sur un titre supplémentaire, le pouvoir de ceux qui n’ont aucune propriété qui les prédispose plus à gouverner qu’à être gouvernés. Il doit devenir un pouvoir politique. […] le pouvoir des meilleurs ne peut en définitive se légitimer que par le pouvoir des égaux. […] C’est cette intrication de l’égalité dans l’inégalité que le scandale démocratique vient manifester pour en faire le fondement même du pouvoir commun[liii].

Il est inévitable que le potentiel égalitaire du « peuple » mette son grain de sel partout et, selon toute apparence, il continuera de le faire. Nous en avons toutes sortes d’indices dans les domaines les plus inattendus : le « retour du peuple » se confirme même par les réactions du marché. Car il ne faut pas oublier que la force du capitalisme est de savoir se servir des critiques qui lui sont adressées en les intégrant dans ses fondements par le biais de la marchandisation[liv]. Les dernières campagnes publicitaires de la marque de vêtements Marlboro Classics ou de la marque de chaussures Superga en sont la preuve. La première utilise comme slogan publicitaire la phrase « we, the people », qui renvoie au principe de la souveraineté populaire de la constitution américaine – et qui a refait surface grâce au mouvement Occupy ; la seconde présente son produit comme la chaussure « du peuple ».

En d’autres termes, le populisme, la référence au signifiant « peuple » et au potentiel démocratique et égalitaire qu’il comporte, semble inévitable. Sans aucun doute « la tendance politique actuellement dominante de l’anti-populisme ne relève que d’un élitisme oligarchique qui s’éloigne des valeurs fondamentales d’une démocratie tant libérale que sociale »[lv]. Mais l’exigence de la gouvernance oligarchique (post-démocratique, technocratique) n’est pas en mesure de supprimer le « populaire » ; elle sera contrainte, tôt ou tard, de s’en accommoder, de trouver un nouveau modus vivendi avec lui. Aussi longtemps qu’elle s’en abstiendra, elle continuera de renforcer les inégalités, d’approfondir la déception populaire, d’éloigner les gens de la politique et de permettre au populisme d’extrême droite de se présenter comme la seule alternative – même si ce populisme d’apparence, car émanant d’une perception hiérarchique et autoritaire du social, ne cherche qu’à remplacer une élite (corrompue) par une autre (héroïque) tout en écartant le peuple du processus de prise de décision démocratique[lvi].

Le seul moyen d’inverser le cours des choses serait l’élaboration d’un populisme progressiste. En ce sens, outre qu’il est inévitable, le populisme peut aussi être souhaitable. Sous certaines conditions, bien évidemment, car personne ne devrait ignorer les risques : le peuple peut toujours basculer du mauvais côté et se mettre au service des régimes et idéologies autoritaires, voire totalitaires[lvii]. Pourtant, ces risques ne concernent pas le peuple en-soi – en tant que ressource symbolique, référence idéologique et sujet politique –, mais plutôt son idéalisation ou sa substantialisation, ainsi que l’instrumentalisation profondément anti-populaire que lui réserve l’extrême droite. En définitive, le risque d’un tel dévoiement concerne tout signifiant à usage social/politique et ce serait une erreur de le réduire au seul discours populiste ; la substantialisation du rationalisme, par exemple, conduit à la domination d’une rationalité instrumentaliste destructrice.

Quoi qu’il en soit, le populisme n’est ni nécessairement négatif ni nécessairement positif. Il peut prendre des formes multiples et contradictoires. Il y a des populismes anti-institutionnels (de leadership, autoritaires) et institutionnels (qui produisent de nouvelles institutions de participation et de représentativité démocratiques et qui expriment les revendications des citoyens jusqu’alors exclus de la société civile), des populismes antagonistes et combattifs[lviii], réactionnaires et progressistes, grossiers et sophistiqués, « vulgaires » et « nobles » ; des « populismes de la rue » et des « populismes au pouvoir »[lix], des populismes « par en haut » et des populismes « par en bas »[lx]. De ce point de vue, l’enjeu n’est pas d’admettre ou de nier l’existence du populisme, mais de prendre en compte la fonction concrète (démocratique ou anti-démocratique) de chaque populisme.

Par conséquent, si le populisme est inévitable, la question est la suivante : comment construire un pôle populaire-démocratique responsable, un populisme démocratique responsable, porteur des réformes démocratiques et de transformation sociale ? Un populisme selon lequel le peuple – qui ne se présente jamais en-soi, mais se révèle capable du meilleur (lorsqu’il est « au-dessus de lui-même, à l’état héroïque de l’invention de la liberté ») et du pire (« au-dessous de lui-même quand l’expérience que le peuple fait de sa liberté est exposée à se renverser en son contraire, la servitude »)[lxi] – ne sera pas considéré comme un « organisme substantiel, tourné vers l’intérieur, mais comme un corps divisé, scindé »[lxii], embarqué dans une recherche perpétuelle et incertaine de son émancipation (partielle) ?

Il s’agit d’un enjeu majeur et ouvert à tous les possibles. Car ce qui caractérise le rapport entre les exigences démocratiques-populaires et l’acteur, c’est-à-dire le sujet politique qui est susceptible de les représenter, c’est l’interaction et la plasticité. L’acteur politique construit et invente ce qu’il est appelé à représenter ; il donne au « peuple » une forme et une orientation. Son succès, aujourd’hui, en Grèce comme en Europe, dépend de cette inventivité. Il est appelé à représenter des exigences qui émanent de l’ébranlement de tout un système et qui sont encore à l’état brut; il est appelé à les conduire de manière coordonnée à un renouveau, à un approfondissement et à une radicalisation de la démocratie, c’est-à-dire à ce que l’anti-populisme s’efforce (consciemment ou inconsciemment) d’exorciser.

Notes


[i] Cet article est une version révisée du texte paru dans Sevastakis Nicolas et Stavrakakis Yannis (dir.), Populisme, anti-populisme et crise [Λαϊκισμός, αντιλαϊκισμός και κρίση], Athènes, Nefeli, 2012.

[ii] Laclau Ernesto, « Le populisme nécessaire » [« Ο αναγκαίος λαϊκισμός »], Populisme et Démocratie [« Λαϊκισμός και δημοκρατία »], Syghrona Themata, n° 110, Thessalonique, 2010, pp. 80-83.

[iii] Laclau Ernesto, « Populisme: de quoi est-il le nom ? » [« Λαϊκισμός: τι σημασία έχει τ’όνομα »], Populisme et Démocratie, op. cit., p. 78.

[iv] Laclau Ernesto, « Vers une théorie du populisme » [« Προς μια θεωρία του λαϊκισμού »], Politique et idéologie dans la théorie marxiste: capitalisme, populisme, fascisme [Πολιτική και ιδεολογία στη μαρξιστική θεωρία: καπιταλισμός, λαϊκισμός, φασισμός], Syghrona Themata, Thessalonique, 1983, pp. 186-194.

[v] Canovan Margaret, « Confiance au peuple! Le populisme et les deux faces de la démocratie » [«Εμπιστοσύνη στο λαό!: ο λαϊκισμός και οι δύο όψεις της δημοκρατίας»], Populisme et Démocratie, op. cit., p. 59.

[vi] Ibidem, p. 67.

[vii] Crouch Colin, Post-démocratie, Paris, Diaphanes, 2013.

[viii] Morgan Edmund, Inventing the People: The Rise of Popular Sovereignty in England and America, New York, W.W. Norton & Company, 1988, p. 306.

[ix] Santner Eric, The Royal Remains: The People’s Two Bodies and the Endgames of Sovereignty, Chicago, University of Chicago Press, 2011, p. xv.

[x] Loraux Nicole, La Cité divisée. L’oubli dans la mémoire d’Athènes, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2005.

[xi] Agamben Giorgio, Homo Sacer I. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Le Seuil, 1997.

[xii] Canovan Margaret, The People, Cambridge, Polity, 2005, p. 5.

[xiii] Giorgio Agamben, Homo Sacer I, op. cit., p. 270.

[xiv] Crouch Colin, Post-démocratie, op. cit., pp. 11-12.

[xv] Feinberg Joseph Grim, Democracy without people? [Δημοκρατία χωρίς δήμο ;], Athènes, Erasmos, 2012, p. 39.

[xvi]  Un retour qui surprend à la fois les néolibéraux, fervents défenseurs de la fin de l’histoire, et les partisans de gauche qui insistent sur la spontanéité de la « multitude ».

[xvii] Panizza Francisco, Contemporary Latin America : Development and Democracy Beyond the Washington Consesus. The Rise of the Left, Londres, Zed Books, 2009, p. 120.

[xviii] Ibidem, p. 144.

[xix] Ibidem, pp. 174-175.

[xx] Ibidem, p. 176. Voir aussi Lievesley, in Geraldine, Ludlam Steve, « Introduction : a Pink Tide ? » geraldine Lievesley & Steve Ludlam (eds), Latin America : Experiments in Radical Social Democracy, Londres, Zed Books, 2009, p. 17.

[xxi] Panizza Francisco, Contemporary Latin America, op. cit., p. 178.

[xxii] Ibidem, pp. 222-224.

[xxiii] Mount Ian, « Argentina’s Turnaround Tango », The New York Times, 01/09/2011 ; Weisbrot Mark, Ray Rebecca, Montecino Juan & Kozameh Sara ; « The argentine Success Story and its Implications », Washington, Center for Economic and Policy Research, 2011.

[xxiv] Macaskill Ewen, « State of the union address : Obama pledges to fight for a fairer america », The Guardian, 25/01/2012.

[xxv] Même après leur prolétarisation, il est improbable que ces couches sociales se reconnaissent en tant que sujet politique sous le nom de « classe ouvrière » et qu’elles s’approprient d’un discours de classe.

[xxvi] Xydakis Nikos, « Des privilégiés à la peste brune » [« Από τους προύχοντες στη φαιά πανώλη »], Kathimerini, 13/05/2012.

[xxvii] Même si on considère qu’une telle restructuration était nécessaire, la question est de savoir dans quel sens elle devrait s’opérer.

[xxviii] Sevastakis Nicolas, «’Anti-populisme’ contemporain : de la pathologie politique au mal culturel », Sevastakis Nicolas, Stavrakakis Yiannis (dir.), Populisme, anti-populisme et crise, op. cit., pp. 10-13.

[xxix] On a vu qu’il y a d’autres options : celles qui ont été suivies en Amérique latine ou celles qui émergent dans le discours politique et, en partie, dans la politique économique menée aux États-Unis.

[xxx] Karakousis Antonis, « Populisme, la force dominante » [« Λαϊκισμός, η βασιλεύουσα δύναμη »], To Vima, 29/01/2012.

[xxxi] Kasimatis Stefanos, « Si le populisme était une religion, la Grèce serait son Pakistan » [« Αν ο λαϊκισμός ήταν θρησκεία, η Ελλάδα θα ήταν Πακιστάν »], Kathimerini, 22/09/2010.

[xxxii] Kostis Hadjidakis, « Populisme, le pire ennemi de la Grèce » [« Ο λαϊκισμός είναι ο μεγαλύτερος εχθρός της Ελλάδας »], To Vima, 24/12/ 2011.

[xxxiii] Interview télévisée avec Daskalakis Yiannis, « Venizelos : Le populisme extrême risque de transformer la crise en tragédie nationale » [« Βενιζέλος: ο ακραίος λαϊκισμός μπορεί να μετατρέψει την κρίση σε εθνική τραγωδία »], ERT, 2012.

[xxxiv] Papandropoulos Athanassios, « La peste du populisme » [« Η πανώλη του λαϊκισμού »], European Business Review, 07/02/2012.

[xxxv] Tzanakis Stefanos, « Les experts du populisme » [« Επιστήμονες του λαϊκισμού »], Ta Nea, 18/02/ 2012.

[xxxvi] The Athens Review of Books, « Au pays du lèche-bottes » [« Στη χώρα της κατουρημένης ποδιάς »], n° 28, avril 2012, p. 4.

[xxxvii] Michas Takis, « Le populisme qui tue » [« Ο λαϊκισμός που σκοτώνει »], Protagon.gr, 2011.

[xxxviii] Sevastakis Nicolas, « ‘Anti-populisme’ contemporain : de la pathologie politique au mal culturel », op. cit., p. 27.

[xxxix] Diamantopoulou Anna, « Donnons du temps à Papademos » [« Να δώσουμε χρόνο στον Παπαδήμο »], intervention à la conférence du collectif « Pour la Grèce, maintenant » [Για την Ελλάδα τώρα], Athènes, 22/01/2012.

[xl] Rancière Jacques, La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p. 88.

[xli] Barroso José Manuel, « 10 Questions with European Commission President José Manuel Barroso », Time, 21/05/ 2012.

[xlii] Tsoukalis Loucas, intervention à la conférence du collectif « Pour la Grèce, maintenant » [Για την Ελλάδα τώρα], Athènes, 22/01/2012.

[xliii] Balibar Étienne, « Europe : crise et fin ? », Mediapart.fr, 21/05/2010.

[xliv] Lasch Chistopher, La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Paris, Champs, Flammarion, 2007.

[xlv] Ibidem, pp. 37-38.

[xlvi] Ibidem, p. 37.

[xlvii] Ibidem, p. 22.

[xlviii] Beck Ulrich, « Créons une Europe des citoyens ! », Le Monde, 26/12/2011.

[xlix] Habermas Jürgen, « Le joli mot de ‘gouvernance’ n’est qu’un euphémisme pour désigner une forme dure de domination politique », Le Monde, 17/11/2011.

[l] Balibar Étienne, « Our European Incapacity », Opendemocracy.net, 16/05/2011.

[li] Balibar Étienne, « Europe : crise et fin ? », op. cit.

[lii] Ignatiadis Giorgos, « Populisme », [« Λαϊκισμός »], Aggelioforos, 26/01/2012.

[liii] Rancière Jacques, La Haine de la démocratie, op. cit., pp. 54-56.

[liv] Boltanski Luc et Chiapello Ève, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[lv] Sevastakis Nicolas, « ‘Anti-populisme’ contemporain : de la pathologie politique au mal culturel », op. cit., p. 28.

[lvi] Caiani Manuela & Della Porta Donatella, « The Elitist Populism of the Extreme Right », Acta Politica, n° 46, 2011, pp. 180-202.

[lvii] Balibar Étienne, « Europe : crise et fin ? », op. cit.

[lviii] Mouffe Chantal, The Democratic Paradox, London, Verso, 2000, pp. 183-191, et On the Political, Abingdon, New York, Routledge, 2005, pp. 28-30.

[lix] Panizza Francisco, « Neopopulism and its Limits in Collor’s Brazil », Bulletin of Latin American Research, 2000, t. 19, n° 2, p. 190.

[lx] Gratius Susanne, « The ‘Third Wave of Populism’ in Latin america », Fride, Working Paper / Documento de trabajo. October 2007, p. 20.

[lxi] Abensour Miguel, La Démocratie contre l’État : Marx et le moment machiavélien, Paris, Puf, 1997, p. 77.

[lxii] Abensour Miguel, Préface à la deuxième édition française, La Démocratie contre l’État, Paris, Félin, 2012, p. xl.

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