Vassilis Tsartsanis, Entre Grèce et Macédoine, les réfugiés s’organisent pour échapper aux mafias

par panos

mediapart

Vassilis Tsartsanis, « Entre Grèce et Macédoine, les réfugiés s’organisent pour échapper aux mafias », Mediapart, juillet 2015 (gr-fr)

(Βασίλης Τσαρτσάνης, « Πορείες θανάτου στην Ελλάδα της κρίσης », Εφημερίδα των Συντακτών, 23 Ιουνίου 2015 και ΕφΣυν, « Τέλος στην ποινικοποίηση της μεταφοράς μεταναστών », Εφημερίδα των Συντακτών, 7 Ιουλίου 2015)

traduction Panos Angelopoulos

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À la frontière entre la Grèce et la Macédoine, les réfugiés syriens s’organisent pour tenter d’échapper aux mafias locales. En l’absence de soutien des autorités européennes, ils encourent d’innombrables dangers. Un reportage publié par le quotidien grec Efsyn, partenaire de notre projet Ouvrez l’Europe #OpenEurope.

De notre partenaire, le quotidien grec Efsyn. Traduction Panos Angelopoulos.- Les enfants victimes, les enfants syriens, afghans, « enfants d’un Dieu subalterne », abattus pour une deuxième fois, cette fois- ci devant nos yeux, en plein cœur de l’Europe. Une marée d’âmes misérables, l’odyssée des réfugiés. Le grand exode vers l’Europe ; vers une Europe dont la posture punitive consiste à livrer sans merci ces âmes sans défense à l’humiliation, à la brutalité, au vol, à la séquestration, dans les griffes de la mafia. Au cours des dix derniers mois, la somme d’argent qui tombe entre les mains de la mafia par le trafic de migrants au seul point de passage d’Idomeni s’élèverait à 500 000 euros par jour.

Jusqu’au 8 juillet (lire la note dans la boîte noire), l’État grec a interdit tout déplacement de migrants sans papiers par moyen de transport en commun, forçant ainsi plusieurs centaines de réfugiés à engager une longue marche dans des conditions inhumaines. Presque quotidiennes, ces images de la honte nous rappellent une autre époque, celle des marches de la mort que nous avons vécue, aussi bien nous, les Grecs, pendant les échanges forcés de populations, que les Allemands, après la fin de la guerre, lorsqu’ils ont été forcés de fuir leurs foyers en Transylvanie et en Pologne en tant que réfugiés.

Partout, des gens évanouis !

Les réfugiés marchent pendant 75 km pour atteindre Idomeni depuis Thessalonique. Les muscles endommagés par la longue marche, ils risquent la rhabdomyolyse, donc leur propre vie, puisqu’elle peut entraîner l’arrêt cardiaque et l’insuffisance rénale. C’est horrible ! Surtout pendant les mois d’été. Nous recueillons tous les jours des gens plongés dans un état inconscient causé par la déshydratation, relevés sur les routes régionales et sur les champs.

La mafia investit de plus en plus notre région. Elle bénéficie d’une immunité complète à cause de l’inertie de l’Europe. Toute interdiction mise en œuvre par les autorités jette inéluctablement les réfugiés dans les bras des trafiquants. Si les Syriens ne paient pas pour un passeur, ce sont les bandes criminelles qui prennent le relai pour leur extorquer de l’argent par tout moyen, par recours à la violence extrême, mais aussi par des prises d’otage massives chez les réfugiés.

Ces derniers, aussi bien ceux qui sont déjà passés que ceux qui passent tous les jours par Idomeni en direction de l’Europe, sont en danger immédiat. Les incidents de violence quotidiens qui se déroulent sur cette ligne frontalière obligent les réfugiés syriens à organiser leur propre autodéfense. Les groupes de réfugiés deviennent de petites armées, comptant souvent jusqu’à 300 personnes, dans le but de protéger leurs familles et eux-mêmes des gangs organisés qui sévissent sur le sol de Macédoine. Ils s’arment de bâtons et de pierres, mais aussi de courage… Depuis longtemps, les réfugiés racontent sur les réseaux sociaux les agressions qu’ils subissent tous les jours. Je peux vous parler d’un cas dont j’ai été témoin oculaire…

Abourahmad est un jeune homme de 23 ans, resté paralysé après avoir été blessé par une balle perdue. C’était vers midi, quand quelques réfugiés syriens sont arrivés à Polykastro, mon village, en demandant de l’aide, complètement déshydratés et exténués par la longue marche de 75 km depuis Thessalonique. Ses copains le portaient sur leurs bras en traversant les champs. Ils formaient un groupe de 34 personnes.

À trois heures du matin, ils m’ont appelé en hurlant. Ils criaient à l’aide médicale urgente et demandaient de la protection contre une attaque de la mafia. J’ai immédiatement alerté la police grecque pour qu’elle intervienne à la frontière avec la Macédoine. Nous nous y sommes précipités, avec des journalistes. Nous sommes arrivés à la frontière à 4 heures du matin et nous sommes entrés dans les bois avec des lampes torches. J’ai été saisi de peur, ainsi que d’une énorme tristesse envers le genre humain face à ce spectacle. Les personnes que nous avions aidées quelques heures plus tôt sortaient des bois, en sang, gravement battues, soutenues par leurs pairs pour pouvoir marcher, terrorisées.

Les agresseurs n’avaient fait preuve d’aucune pitié, même pas à l’égard d’une personne handicapée comme Abourahmad. Nous avons transporté en urgence onze personnes au centre de santé de Polykastro et quatre blessés graves, y compris Abourahmad, à l’hôpital général de Kilkis. Il a failli perdre ses reins. Quand tout le monde s’est remis du choc, ils nous ont raconté ce qui s’était passé : « Après avoir marché pendant quelques kilomètres en Macédoine, la police nous a arrêtés en pointant les phares de ses véhicules sur nous. Ils étaient à 10 ou 15 mètres de distance. Nous sommes restés immobiles. Sans que nous nous en rendions compte, 100 à 150 personnes nous ont attaqués par-derrière. Ils nous battaient et nous dépouillaient de tous nos biens devant la police macédonienne. Nous avons supplié ; nous nous sommes battus ; les autorités n’ont pas fait le moindre geste. »

D’après les témoignages des réfugiés afghans, des patrouilles communes d’officiers allemands et macédoniens opéraient souvent au cours du mois de mars dans cette zone neutre du côté de la Macédoine. Comment est-il possible que les officiers allemands n’aient jamais vu un de ces cas de violence ?

La route vers l’Europe finit par étouffer l’espoir des réfugiés, dans l’indifférence générale de plusieurs pays pour leurs droits fondamentaux. Depuis dix mois, de jour en jour, ils sont les victimes d’une violence inouïe. Leur passage depuis la frontière entre la Grèce et la Macédoine, et jusqu’à la Hongrie, est marqué par le sang.

Le train de la honte

Les réfugiés avaient payé 3 000 euros par personne pour que les trafiquants les fassent passer depuis la frontière gréco-macédonienne jusqu’à l’Autriche. Une fois passés en Macédoine, ils ont été parqués dans une pièce abandonnée pendant quelques heures, puis conduits à la gare de Gevgelija, première station- relais en Macédoine, où quelque 500 personnes ont été entassées dans des wagons commerciaux et encadrées par des ressortissants afghans. Ces derniers travaillaient pour les trafiquants et, armés de couteaux, battaient toute personne qui tentait d’utiliser son téléphone portable ou d’allumer sa lampe de poche. Ils sont restés ainsi, debout, enfermés pendant huit ou dix heures. Soudain, la porte du wagon s’ouvre – c’est la police macédonienne ! –, mais pour se refermer aussitôt.

Le train a démarré et roulé pendant dix minutes. Les réfugiés ont pensé que la voie était libre et qu’ils allaient pouvoir poursuivre leur voyage. Mais le train s’arrête de nouveau. Simple arrêt ? Non. Après plusieurs heures, ils réalisent que le train s’est définitivement arrêté. Ils appellent le trafiquant. Il leur dit qu’il est en contact avec la police et qu’elle allait les laisser passer. Et puis, silence radio, son portable est désactivé.

Les réfugiés sont restés enfermés dans le wagon pendant plusieurs heures. Parmi eux, des femmes enceintes et des enfants. Par manque d’oxygène, certains s’évanouissent et d’autres présentent des problèmes respiratoires. Ils commencent à frapper à la porte du wagon en appelant au secours. Ils contactent la police macédonienne ; elle prétend ne rien comprendre et leur raccroche au nez. Ils appellent le 112 (numéro de la protection civile grecque) pour solliciter l’aide de la police grecque tout en signalant leurs coordonnées GPS. La police grecque vient à leur secours, évacue le wagon et les amène au commissariat. Mais ils ne sont que 94 à rentrer en Grèce. Où sont les autres ? Sont-ils encore en vie ?

Un carcan destiné aux migrants

La violence, la terreur, les tabassages et les vols systématiques dont les réfugiés sont les victimes lorsqu’ils franchissent les frontières de la Macédoine, constituent un nouveau carcan destiné aux migrants.

Une nouvelle peine les attend d’ores et déjà sous le soleil tapant de la Grèce. Avec l’élection du gouvernement Syriza, en conformité avec les « directives » strictes de l’UE, le ministère de la protection

du citoyen a adopté une attitude inhumaine (voir boîte noire ci-dessous). Tout accès aux cars, taxis et autres moyens de transport est strictement interdit aux migrants en situation irrégulière. Ils sont ainsi forcés à faire de longues marches de 75 km sous un soleil ardent et des températures élevées. Femmes enceintes, bébés, enfants, personnes âgées et moins âgées s’évanouissent au bord de la route et dans les champs en suppliant pour avoir un peu d’eau.

J’ai honte de toutes ces images ; mais ce dont j’ai encore plus honte, c’est cette indifférence, cette insensibilité de la part d’un gouvernement de gauche. Tout citoyen qui ose braver l’interdiction passe au tribunal des flagrants délits et est passible de poursuites. Peu importe s’il a tenté d’aider une femme enceinte ou une personne handicapée. C’est bien le cas d’un citoyen qui a pris en auto-stop un réfugié syrien handicapé.

Depuis l’été 2014 et surtout depuis septembre dernier, Idomeni, située sur la ligne frontalière entre la Grèce et la Macédoine, est le théâtre d’un acte de ce drame mondial nommé immigration. Idomeni est le dernier village en Grèce, à 75 km au nord de Thessalonique.

Les réfugiés donnent leurs dernières économies à des trafiquants mais, très souvent, ils sont les victimes de nombreux gangs qui guettent les passages. Ayant subi toutes sortes d’humiliations, ils se réunissent sur les rives de la rivière Axios, cachés entre les roseaux, sur la lisière des champs ou dans la forêt de la ligne frontalière, en attendant le jour de la grande fuite.

Entre trois et cinq cents personnes, dont 25 enfants, des nouveaux-nés, des femmes enceintes, se trouvent exposées à toutes sortes de dangers et souffrances, victimes à la fois de la rigidité de la politique internationale en matière d’immigration, et de l’attitude rude résultant de l’inertie de la Turquie, de la Grèce, de la Macédoine, de la Serbie et de la Hongrie en matière de respect des droits de l’homme.

Il faut tirer les leçons de la situation à Idomeni. Il faut rester vigilant pour pouvoir localiser le prochain passage, le prochain « trou » que la mafia va tenter d’exploiter. Seuls la prévention et le partage des informations peuvent défaire ce carcan. Car il s’avère que l’Europe a la mémoire courte et sélective. Cette Europe, si prompte à parler et promouvoir la protection et les droits des animaux – à juste titre par ailleurs –, observe sans réagir les supplices de milliers d’êtres humains.

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En parallèle à ce reportage, le quotidien Efsyn a publié la lettre d’officiers de police grecs sanctionnés pour avoir aidé des migrants. La voici :

« Vassilis, j’ai lu votre article d’hier à propos de l’arrestation du conducteur. Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Dans notre village, un autre citoyen fut arrêté pour avoir transporté avec sa voiture un réfugié handicapé. Vous êtes au courant, je suppose, de ce que nous, officiers du corps des gardes-frontières, avons subi quand nous avons essayé de réagir à la pression exercée par nos supérieurs hiérarchiques. Vous avez eu l’occasion de faire notre connaissance et de constater que, pour nous, les réfugiés sont des êtres humains et non pas des chiffres. Personnellement, même si je l’ai payé au prix fort, je ne regrette pas d’avoir pris dans mes bras cette femme syrienne qui ne cessait de pleurer de peur lors de son transfert devant le juge ; je ne regrette pas d’avoir tenu la main du Pakistanais que nous avons trouvé agonisant au bord de la route lors de son transfert à l’hôpital et malgré le fait qu’il était atteint d’hépatite ; je ne regrette pas d’avoir à maintes reprises choisi l’humanité plutôt que la ‘‘légalité’’.

En revanche, j’ai honte d’être obligé de conduire au tribunal des mères de famille avec leurs bébés dans les bras. Je vous en supplie, prenez le relai, faites ce que vous pouvez, parce que moi je pars du commissariat des gardes-frontières de Polykastro, mais les réfugiés y resteront. Et, quand vous parlez d’‘‘autorités’’, prenez soin de nuancer, car le pouvoir est certes impersonnel, mais ses agents ont toujours un nom et ne sont pas complètement dépourvus de sensibilité… Merci pour tout, Vassilis… Nous n’allons pas baisser les bras.

Aujourd’hui encore, dans la ville d’Evzones, j’ai assisté à des scènes tragiques. J’ai vu des réfugiés refoulés, désespérés, courir dans tous les sens à la vue des véhicules de police, sans que personne, ni eux ni même les policiers, ne sache pourquoi. J’ai vu un jeune Syrien de 13 ans me regarder droit dans les yeux et me demander, dans un anglais parfait, pourquoi il avait été arrêté et quel serait le sort de sa famille et de lui-même. J’ai vu une fille de 8 ans se rapprocher des policiers et leur dire qu’elle ne voulait pas passer la nuit dans la rue, devant le commissariat, mais qu’elle voulait dormir dans un lit. Elle parlait arabe, mais tout le monde a compris ce qu’elle voulait dire. Mes collègues ne pouvaient rien faire d’autre que de lui accorder un sourire et lui caresser les cheveux.

Aidez-nous, nous disent-ils tous ; et nous ne pouvons que leur dire non pas ce qu’ils peuvent faire, mais ce qu’ils ne peuvent pas : ils ne peuvent ni rester à l’hôpital, ni sortir du territoire grec, ni demeurer à Kilkis… »

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La boîte noire :

Ce reportage est le premier traduit du quotidien grec Efsyn (Journal des rédacteurs) dans le cadre de notre projet Ouvrez l’Europe #OpenEurope. Écrit à la première personne, il se déroule à la frontière entre la Grèce et la Macédoine. Il est suivi d’une lettre de policiers. Il a été publié le 23 juin (le lire en grec). Il a été traduit en français par Panos Angelopoulos. Le titre a été modifié.

Note à propos du délit de solidarité : un amendement déposé par la ministre adjointe de la politique de migration Tassia Christodoulopoulou au projet de loi relatif à la naturalisation et approuvé par le Parlement grec mercredi 8 juillet, a mis fin à la pénalisation de la solidarité à l’égard de migrants. Cet amendement supprime les sanctions pour le transport de migrants par des moyens de transport publics et privés dans les cas suivants : sauvetage en mer ; transport des personnes nécessitant une protection internationale ; transport des réfugiés à l’intérieur du pays pour que les autorités compétentes puissent appliquer tout dispositif légal prévu pour une entrée irrégulière sur le territoire. Les sanctions étaient censées lutter contre les trafiquants d’êtres humains, mais il s’est avéré qu’elles ont eu un effet punitif sur les réfugiés – en les forçant à marcher des dizaines de kilomètres – et de manière vindicative sur les citoyens solidaires – qui se sont trouvés passibles de poursuites judiciaires pour avoir voulu soulager des personnes en détresse.

Actualisation : le quotidien Efsyn est revenu à plusieurs reprises sur la situation à Idomeni, qui n’a fait que s’aggraver depuis la publication de ce reportage (voir cet article, celui-ci et celui-là). D’après le journal, environ 2000 migrants, dont de nombreux enfants, vivent actuellement dans cette ville greque à la frontière avec la Macédoine. Plusieurs dizaines d’entre eux ont trouvé refuge dans la gare d’Idoméni.

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